#Test vinyle : Miles Davis, "Birth of the Blue", Quand la genèse précède la légende
- Jean-Philippe Burgos

- il y a 2 jours
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Le 26 mai 1958, au studio Columbia de la 30th Street à New York, six musiciens se sont réunis pour une session qui allait rester dans l'ombre pendant plus de six décennies.
Moins d'un an avant que n'advienne Kind of Blue, l'album de jazz le plus vendu de tous les temps, Miles Davis réunissait déjà son sextet légendaire dans cette ancienne église grecque orthodoxe arméniene reconvertie, dont les voûtes généreuses conféraient aux enregistrements Columbia une résonance acoustique d'une rare noblesse.
©Sony
Cette session, Analogue Productions vient de lui rendre enfin justice avec Birth of the Blue, une édition audiophile qui ressuscite quatre morceaux longtemps relégués au statut de bonus disséminés dans diverses compilations.

L'historien du jazz Ashley Kahn, auteur du magistral ouvrage Kind of Blue: The Making of the Miles Davis Masterpiece, signe les notes de pochette de cette première édition autonome.
Et il a raison d'écrire que ces enregistrements méritent leur propre parution — musicalement, historiquement, indéniablement.
Line-up identique lors des sessions de "Kind of Blue" des 2 Mars et 22 avril 1959.
La formation d'une constellation éphémère
Moins de deux semaines. C'est le temps qui sépare la première répétition de ce sextet de son passage en studio. Miles Davis à la trompette, John Coltrane au saxophone ténor, Julian "Cannonball" Adderley à l'alto, Bill Evans au piano, Paul Chambers à la contrebasse et Jimmy Cobb à la batterie : une constellation qui n'existera que huit mois, mais dont l'empreinte traversera les décennies.
Cette formation n'a rien d'un hasard. Miles, ce génie de l'intuition musicale, a compris que quelque chose de nouveau était en train d'émerger. Depuis les sessions de Milestones, il expérimente avec les modes, ces échelles modales empruntées à la musique classique moderne plutôt qu'aux progressions d'accords du be-bop. Le jazz modal n'est encore qu'une intuition, une direction à peine esquissée.
Mais Davis, l'éternel chercheur, sent qu'il tient là une voie vers une simplification sophistiquée, un dépouillement qui laisserait plus d'espace à l'improvisation.

Columbia 30th street recording studio " The Church" 1958
Les circonstances exactes de cette session du 26 mai demeurent mystérieuses. Kahn suggère deux hypothèses : soit le groupe se produisait localement et fut spontanément invité en studio par les dirigeants de Columbia, soit Miles souhaitait simplement évaluer la dynamique du groupe dans un contexte d'enregistrement.
Quoi qu'il en soit, cette journée nous a laissé quatre titres d'une beauté bouleversante : "On Green Dolphin Street", "Fran-Dance" (la seule composition originale de Davis), "Stella by Starlight" et "Love for Sale".
L'exhumation d'un trésor technique

3 track Presto Recording machine
Pour cette édition, Analogue Productions n'a pas fait les choses à moitié. L'entreprise de Chad Kassem, référence mondiale de la production vinyle audiophile, est repartie des bandes originales 3 pistes de la session. Un travail de restauration minutieux a été confié à Vic Anesini, ingénieur de mastering senior chez Battery Studios, qui a créé une nouvelle bande master stéréo au format 30 ips sur bande quart de pouce.
De cette matrice sonore, Matthew Lutthans au Mastering Lab (désormais propriété d'Analogue Productions) a gravé les lacquers à 33 1/3 tours par minute, utilisant le système entièrement à lampes et le tour de gravure légendaires de Doug Sax.

Les galvanos ont ensuite été pressés sur vinyle 180 grammes chez Quality Record Pressings à Salina, Kansas — l'usine de pressage de Kassem.

©Sony
Le tout est présenté dans une pochette gatefold tip-on de Stoughton Printing avec finition mate anti-rayures, dont l'artwork évoque avec une justesse troublante les éditions Columbia de 1959. Même les étiquettes centrales du disque reproduisent le design "six-eye" stéréo de l'époque.
Cette attention portée à l'authenticité visuelle n'est pas qu'un artifice nostalgique : elle participe d'une cohérence historique qui replace l'auditeur dans le contexte de l'époque.
Une édition AAA ( tout analogique) qui défie le temps
"On Green Dolphin Street".
La spatialisation est saisissante de naturel, restituant avec précision le positionnement des musiciens dans le studio de la 30th Street. Intro de Bill Evans au piano solo à gauche puis la trompette de Miles surgit claire comme le cristal. Paul Chambers avec Jimmy Cobb au centre, puis solo de Coltrane légèrement à droite et suivi d'Adderley. Quand vient le tour de Bill Evans, la réverbération naturelle embrasse litteralement les phrases de piano.
Cette édition parvient à ce paradoxe : un son à la fois neuf , d'une clarté et d'une dynamique qui étonneront même ceux qui connaissent ces morceaux , et authentiquement "vintage", conservant la signature sonore des enregistrements Columbia de la fin des années 1950.
Bill Evans, dont je ne cache jamais mon admiration, est ici d'une présence magnifique. Son toucher délicat, cette manière unique qu'il a de caresser les touches plutôt que de les frapper ou chaque note du piano remplit l'espace entrainant ses harmoniques. La section rythmique — Chambers et Cobb — pose un tapis d'une solidité imperturbable, sans jamais masquer la délicatesse des interventions.
Sur "Love for Sale", mon morceau préféré de ce recueil, le tempo alerte permet à chaque soliste de briller tour à tour. Coltrane, déjà en pleine exploration de ce qui deviendra ses fameuses "nappes de son", dialogue avec l'alto lumineux de "Cannonball". La dynamique est préservée de bout en bout : le pressage Quality Record Pressings livre ici toute sa délicatesse, avec un bruit de surface quasi inexistant.
"Stella by Starlight" et "Fran-Dance" complètent ce portrait d'un groupe en exploration, captant cet esprit de blowing session spontané que Kahn décrit avec justesse. Ce n'est pas encore la perfection architecturale de Kind of Blue, ce monument de construction modale que le sextet gravera dix mois plus tard. C'est plutôt le laboratoire, l'atelier où se forgent les intuitions qui deviendront certitudes.
©Sony
Et en numérique ?
Une édition au format SACD est disponible également chez l'éditeur.
La plateforme de streaming Qobuz propose cet album en haute résolution (24 bits/192 kHz ) offrant une alternative numérique convaincante.
L'analyse spectrale de la fonction Audioscan d'Audirvana studio révèle un signal s'élevant au-delà de 20 kHz, avec des composantes jusqu'à 96 kHz , une extension fréquentielle qui traduit la qualité du transfert original. La plage dynamique impressionnante permet une reproduction fidèle de toutes les nuances.

Audioscan est une fonction exclusive d'Audirvana qui permet de verifier si la nature du fichier numérique est conforme à celle qui est annoncée. Ici le fichier 24/192 est bien vérifié.
Toutefois, l'édition vinyle conserve une qualité de médium et un richesse harmonique dans le spectre apportant à l'écoute une complicité émotionelle difficilement égalable.
Pourquoi ces morceaux sont-ils restés si longtemps dans l'ombre ?
La question mérite d'être posée. Ces quatre titres sont apparus au fil des ans sur diverses compilations — Jazz Track en 1959, Basic Miles en 1973, 1958 Miles en 1974 — toujours en position secondaire, comme de simples compléments. Columbia Records, aussi prolifique dans les années 1960 que Blue Note, considérait probablement qu'une compilation était le format le plus approprié pour cette session apparemment improvisée.
©Analogue productions
Un chaînon manquant retrouvé
Birth of the Blue est un chaînon manquant, le prélude d'un chef-d'œuvre, le moment où tout n'est encore que promesse et expérimentation.
Cette édition arrive à point nommé pour rappeler que les grandes œuvres ne surgissent pas ex nihilo. Elles se construisent, se cherchent, tâtonnent.
Le 26 mai 1958, dans cette église reconvertie de Manhattan, six hommes cherchaient encore leur voie. Moins d'un an plus tard, ils auraient trouvé. Mais ce jour-là, ils nous ont laissé quelque chose d'aussi précieux : le témoignage d'une alchimie en formation, d'un miracle en devenir.
Verdict GuideAudioPassion
Musique : 10/10
Qualité sonore : 10/10
Édition vinyle : Exceptionnelle
Intérêt historique : Majeur
L'édition vinyle limitée d'Analogue Productions est disponible en vinyle noir et en édition limitée vinyle bleu.
Pour ceux qui souhaitent découvrir cet enregistrement avant de se décider, le SACD hybride et le streaming haute résolution sont disponibles sur Qobuz, où vous pourrez apprécier la qualité exceptionnelle de ce transfert en 24 bits/192 kHz.

Mais croyez-en mon expérience : rien ne remplace l'expérience complète du vinyle audiophile, avec son artwork d'époque soigné et cette présence physique que seul un pressage de qualité peut offrir.
Birth of the Blue n'est pas seulement un disque pour amateurs de Miles Davis. C'est un document essentiel pour quiconque s'intéresse à la genèse du jazz moderne, à ce moment précis où un genre a bifurqué vers des territoires inexplorés. Un disque qui, enfin, sort de l'ombre pour occuper la place qui lui revient dans l'histoire.
plus d'infos : Analogue Productions
Écoutez sur Qobuz : [Version Hi-Res 24bit/192kHz]


























